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Titre du blog : Histoires yaoi
Auteur : histoiresyaoi
Date de création : 31-05-2013
 
posté le 20-11-2013 à 12:57:36

Iduvief, chapitre 10

 

 

 

L'ouïe des loups-garous qui l'accompagnent est bien plus développée, et ils ont repéré l'origine du cri. Au moment où ils s'élancent, un second hurlement déchirant résonne entre les pierres, leur donnant des ailes. Ils dépassent, sans s'arrêter, les geôles, avant de s'arrêter devant une porte fermée. Elle ne le reste pas longtemps, jaillissant hors de ses gonds lorsque Loundor lui donne un vigoureux coup de pied. Ils avaient reconnu la voix bien avant que Calith, un peu en retard, ne découvre l'identité du malheureux. Ils pénètrent tous les trois dans la petite salle, vide à l'exception d'une chaise, d'une table, et d'une malle. Severin est attaché, nu, bras tendus au-dessus de la tête, jambes largement écartées et entravées à des anneaux dans le sol. Et Florain, un faisceau de branches dans une main, qui les regarde, ivre de colère d'être interrompu.

 

Mais sa colère fait figure de légère irritation, par rapport à la fureur qui anime les visages de Loundor et de Iezahel. Calith effleure leurs dos, espérant les apaiser un peu, avant de se glisser entre eux et de demander, d'une voix glaciale :

 

- Que se passe-t-il ici ?

- Rien qui ne vous regarde. Partez.

- Certainement pas, non. Qu'a-t-il fait ?

 

Iezahel s'approche de l'esclave enchaîné, s'interposant entre lui et son bourreau. Tout l'avant du corps de Severin est strié de bleu et de rouge. Le chef des gardes, agacé, répond :

 

- Cet esclave a volé son maître, et je tente de savoir ce qu'il a dérobé d'autre. Ne vous en mêlez pas, ceci concerne uniquement l'intendance du château, et certainement pas des invités. Sachez que votre ingérence sera rapportée à Dame Marsylia !

 

Cette menace ne récolte qu'un feulement de rage de la part de Loundor, qui demande d'une voix grondante :

 

- Que s'est-il passé exactement ?

- Il s'est empêtré les pieds dans les escaliers, peu après le déjeuner, les dévalant juste devant moi, laissant échapper de sa chemise une coupelle en bronze. Maintenant que votre curiosité malsaine est assouvie, laissez-moi régler cette affaire.

- Cette coupelle était pour moi, misérable.

 

La déclaration de Loundor laisse Florain bouche bée. Calith, tout aussi surpris, bien que ne le manifestant pas, jette un regard rapide à Severin, qui malgré la douleur semble écouter. Le Général martèle :

 

- Nous sommes allés voir Égeas, dans la matinée. Nous avions plusieurs choses à voir avec lui, dont cette coupelle. Il nous a certifié que l'esclave nous les apporterait.

 

Florain semble hésitant, soudain, mais réplique tout de même :

 

- Je sais que vous êtes allés voir le conseiller, ne croyez pas qu'on laisse des étrangers aller où bon leur semble sans les surveiller. Mais j'ai peine à croire qu'Égeas ait bien voulu vous confier quoique ce soit.

- Et pourquoi est-ce que je défendrais un esclave, voleur de surcroît ? Il m'apportait cette coupelle, discrètement, sur ordre du conseiller. Demandez-lui, si vous ne me croyez pas.

 

Florain plisse les yeux, furieux, avant de lancer au loin le faisceau de branches. Et lâche, juste avant de quitter la salle :

 

- Je n'en resterai pas là. Marsylia sera avertie et vous règlerez ça avec elle.

 

 

 

 

 

Ce n'est que lorsqu'ils sont sûrs que le responsable des gardes est loin de la salle que Iezahel demande :

 

- Et s'il va réellement demander au conseiller ?

- Je doute qu'Égeas se souvienne de notre rencontre. Et même si c'est le cas, ce sera la parole d'un conseiller, ivrogne, contre celle du Général de l'armée royale. S'il utilise la menace Marsylia, je peux aussi utiliser la menace royale.

- Ce sera donc à celui qui a les appuis les plus importants.

 

Mais la discussion s'arrête là, ils ont bien plus important à faire. Certaines blessures, dans le dos de Severin, se sont remises à saigner, mais visiblement, Florain n'y a pas touché aujourd'hui. Il s'est contenter de frapper le torse, les cuisses, le ventre, s'égarant parfois sur les parties les plus sensibles de l'esclave.

 

Iezahel, tout en douceur, rassure l'esclave supplicié à moitié conscient, tandis que Loundor et Calith cherchent les clefs qui permettront de le libérer. Et il ne leur faut qu'une poignée de minutes pour mettre la main dessus. Quand ils lui délivrent les mains, Severin s'écroule, incapable de tenir sur ses jambes. Iezahel le réceptionne dans ses bras et l'accompagne jusqu'au sol. Il n'y a aucune trace de vêtements noirs, dans la salle, aussi décident-ils de l'emmener tel qu'il est.

 

C'est encore Iezahel, qui le porte dans ses bras, jusqu'à ce qu'ils regagnent la sécurité relative de leur chambre, que Calith s'empresse de fermer d'un sort.

 

- Calith, écarte les couvertures et étend une de mes chemises sur le lit, s'il te plait.

 

Le concerné s'empresse d'obéir, voyant bien que les bras de son amant montrent des signes de fatigue : tout loup-garou qu'il est, porter un homme sur une telle distance est éprouvant. Malgré toute la douceur dont fait preuve Iezahel, un faible gémissement s'échappe des lèvres de Severin lorsqu'il le dépose sur le lit, légèrement sur le côté. La jambe infirme est parfaitement exposée, dévoilant une cicatrice boursoufflée, ressemblant presque à une étoile, qui s'étale sur tout l'intérieur de son genou. Mais Calith n'a pas le temps de s'en révolter, Iezahel demande :

 

- Calith, fais chauffer de l'eau, s'il te plait. Loundor, est-ce que tu pourrais prendre, dans ma besace, le pot d'onguent, s'il te plait ?

 

Oubliés, les statuts respectifs de chacun. Les deux hommes s'exécutent, tandis que Iezahel découvre l'ampleur des dégâts. Puis il demande à Calith de défaire le sortilège de la pénitence, et la retire avec le plus grand soin. Loundor, pendant ce temps, est chargé de faire infuser les herbes qui soulageront la douleur. Severin gémit doucement tandis que Iezahel applique délicatement l'onguent sur son corps, les yeux mi-clos remplis de larmes. Lorsqu'il en a terminé, il aide l'esclave à basculer sur le flanc, et le recouvre de la couverture.

L'infusion est prête, ils la laissent refroidir sur la table de chevet et s'installent à côté du Général, assis sur une malle. Et c'est Severin qui, d'une voix encore pleine de sanglots, demande :

 

- Merci. Merci pour tout. Mais pourquoi défendez-vous un esclave voleur ?

- Parce que parfois, on châtie un esclave voleur sans avoir la moindre idée de ses motivations. Et quand on les apprend, on regrette amèrement.

 

Impossible pour Iezahel de rater l'aveu de Calith, dans cette déclaration : le roi s'en veut encore de l'avoir fait fouetter par Voinon, alors qu'il avait volé de la viande dans l'assiette royale, affamé. Il pose sa main sur celle de Calith, la serrant doucement, comme pour lui dire qu'il est pardonné. C'est un geste qui n'échappe pas à Severin, qui les observe d'un regard nouveau. Mais Loundor poursuit, préoccupé par l'instant présent :

 

- Pourquoi as-tu pris cette coupelle ?

- Égeas était ivre mort, comme d'habitude. J'ai voulu faire une offrande à Artéus, je voulais faire brûler un peu de myrrhe, c'est une odeur qu'il aimait beaucoup.

- Pourquoi ne pas avoir dit à Florain que tu agissais pour le compte d'Égeas, dans ce cas ?

- Il ne m'aurait pas cru. Égeas a déjà fait son offrande, il n'en fera plus. Et il n'est pas du genre à avoir ce genre d'attention. Il a apporté un pichet de vin, au Seigneur, en en prélevant une bonne partie, en souvenir du bon vieux temps, qu'il a dit.

- Et c'était toi, qui voulais faire cette offrande ?

- Oui. Je n'ai pas eu le temps de le faire plus tôt, et puis, il y avait trop de monde, en bas, pour que je puisse le faire discrètement.

- Pourquoi le faire discrètement ?

- Ils se soucient bien peu de ce qu'on peut ressentir. Ils n'auraient pas compris que je veuille me recueillir.

- Mais pourquoi une coupelle en bronze ? Tu n'aurais pas pu prendre quelque chose de moins... précieux ?

- Je ne possède rien. Et Artéus méritait bien plus qu'un vieux bougeoir.

 

Ils échangent un regard, le temps que l'esclave boive un peu de l'infusion. Finalement, Calith demande, hésitant :

 

- Tu l'aimais beaucoup, Artéus ?

- Oui. Il a toujours été très gentil avec moi. Quand Égeas était... indisponible, c'est lui que j'allais aider. Il ne me demandait jamais d'aller chercher quelque chose, il faisait toujours appeler un autre esclave : il savait qu'avec mon genou, c'est pénible pour moi d'aller courir à l'autre bout du château. Il ne me dictait que rarement une missive, il préfèrerait souvent le faire lui-même. Mais quand il le faisait, il parlait toujours lentement, pour que j'ai le temps d'écrire. Il faisait même une pause, pour que je puisse changer de parchemin ou tailler la plume. Et...

 

La voix de Severin se noue, et il crispe son poing autour des draps, mais il poursuit :

 

- Il m'a félicité. Quand il était très malade, il m'a demandé de vous envoyer une missive, Général. Il m'a juste dit « Demande à Loundor de venir », alors j'ai fait au mieux, et j'ai choisi avec soin les mots pour que vous veniez, sans que quiconque puisse savoir exactement pourquoi. Je connaissais bien son écriture, j'ai fait en sorte de la copier, pour que vous ne vous posiez pas de questions. Il était content de moi. Il m'a félicité, et il m'a caressé la tête. Et il m'a remercié.

 

Les trois amis refrènent violemment leur curiosité : l'émotion de l'esclave est si forte qu'ils restent silencieux un moment. Severin poursuit d'une voix fragile :

 

- J'ai dû attendre que le messager revienne avant de lui confier la missive. Je savais déjà que c'était trop tard. Mais ce n'était pas une raison : j'ai appliqué la volonté de mon Seigneur. Je voulais lui faire savoir, en brûlant la myrrhe, que vous étiez là, que vous alliez tout arranger. Et que sa volonté avait été respectée.

 

Et son regard se braque soudain sur eux, paniqué, et il implore :

 

- Je vous en supplie, ne dites à personne que j'ai imité l'écriture de mon Seigneur. Je n'ose pas imaginer ce qu'ils feraient, s'ils savaient.

- Nous ne dirons rien. Tu as notre parole.

 

Il s'apaise un peu, ferme les yeux de soulagement. Imiter l'écriture, la signature, appliquer le sceau alors même que le seigneur est à l'agonie est une faute très grave. Ils sont convaincus que Severin est sincère, mais qui d'autre le croira ? Ce n'est jamais que la parole d'un esclave, et la seule autre personne qui pourrait confirmer ses dires est dans l'incapacité de le faire.

Iezahel, curieux, laisse quelques secondes à Severin pour contrôler son émotion et poursuit :

 

- Tu sais, alors, pour quelle raison le Seigneur Artéus souhaitait la présence de Loundor ?

 

Mais Severin n'a pas le temps de répondre. Des coups violents sont frappés à la porte. Calith se précipite, suivi de près par Loundor. Une fois le sort annulé, Loundor entrouvre la porte, faisant rempart de son corps. Il s'écarte légèrement, laissant Nyv' se faufiler en annonçant :

 

- Florain arrive avec des gardes.

 

Le grondement de Loundor laisse présager de l'accueil qu'ils vont recevoir. Il referme vivement la porte, pour la ré-ouvrir une poignée de minutes plus tard. Florain, entouré de quatre gardes, le toise :

 

- Rendez l'esclave. Vous êtes convoqués, séance tenante, chez Marsylia.

- Je n'ai pas à recevoir d'ordre de la part d'un responsable des gardes. Le Roi seul est habilité à me donner des instructions. Nous gardons l'esclave, et nous rencontrerons Marsylia demain, dans la matinée.

- Mais...

- Ce n'est pas négociable. Rompez.

 

Et Loundor de claquer violemment la porte au nez de Florain, sans lui laisser le temps de répliquer. Il l'a tellement impressionné que le responsable n'ose frapper à nouveau, et que, quelques instants plus tard, ils entendent ses pas s'éloigner dans le couloir.

 

 

 

 

En quelques mots rapides, Loundor résume à voix basse la situation à Nyv', qui jette un long regard à Severin, recroquevillé sur le lit. Il tire la seconde malle, et s'assoit face au lit. Iezahel pose à nouveau sa question, comme si l'interruption de Florain n'était qu'un infime contretemps :

 

- Pourquoi Artéus souhaitait la présence de Loundor ?

- Il était très faible, il m'a juste demandé d'écrire la lettre.

- Sans donner la moindre explication ?

- Non, aucune explication.

- Mais tu étais souvent avec lui, tu dois bien avoir une idée de ce qui le préoccupait, non ?

 

Le regard gris de Severin se pose sur chaque visage qui lui fait face, comme s'il hésitait à parler. Loundor, d'une voix encore vibrante de colère, déclare :

 

- Le Seigneur Artéus m'a fait venir ici, et il devait bien se douter qu'il ne serait peut-être pas là pour m'en donner les raisons. Il t'a fait confiance, en te demandant une telle chose, et il savait parfaitement quels risques tu prenais. Je suis convaincu qu'il comptait sur toi pour nous informer s'il ne pouvait pas le faire. Je réponds de chaque personne présente ici.

 

Sa tirade semble convaincre l'esclave. Apaisé, il explique :

 

- Avant de tomber malade, Artéus enquêtait. Iduvief est un château très tranquille, mais ces derniers temps, des résidents nous ont quitté. Un matin, les commis de cuisine ont retrouvé leur chef, Nalek, raide mort par terre. Une quinzaine de jours plus tard, c'est Yorell qui est tombé, alors qu'il revenait de la chasse. Il s'est écroulé et ne s'est jamais relevé. Le seigneur Artéus était inquiet, car ces deux hommes étaient dans la force de l'âge, en bonne santé et robustes.

- Je suppose qu'il a consulté Ketil ?

- Oui, le médecin a vu les deux corps. Il vous en dira peut-être plus. Tout ce que j'ai pu savoir, c'est qu'ils n'avaient aucune trace de blessure ou de coups. C'étaient peut-être des morts naturelles, mais elles inquiétaient Artéus. Il disait souvent qu'il aurait aimé avoir l'odorat d'un loup-garou pour être sûr.

- Être sûr de quoi ?

- Je l'ignore, Général. Je... je ne l'avais pas accompagné, chez le médecin, alors je n'ai pas pu avoir accès à toutes les informations.

- Est-ce que tu sais qui d'autre était au courant ?

- Marsylia, évidemment, et Florain.

- Marsylia s'occupait déjà de la gestion du fief, alors ?

- Oh non, pas du tout. Artéus l'avait formée pour ça, bien sûr, mais il gérait tout seul, elle avait bien assez à faire. Mais elle était concernée, puisque Yorell était son mari.

 

 

 

 

 

Loundor et Calith échangent un long regard de connivence. Peut-être que... Mais leur attention est détournée par des coups frappés à la porte : la jeune esclave apporte le dîner. Iezahel reste dans l'embrasure de la porte, n'ayant aucun mal, vu sa taille et celle de l'esclave, à lui cacher la présence de Severin et rapatrie les vivres dans la chambre. Loundor fronce les sourcils et laisse échapper un :

 

- Si on m'avait parlé comme j'ai parlé à Florain, j'aurais interdit d'apporter à manger.

- Il a peut-être peur de te voir transformé en bête enragée si tu es affamé.

 

Calith sourit, taquin, espérant détendre l'atmosphère. Mais ça tombe à plat, quand Nyv' dit :

 

- Il n'a peut-être pas eu le temps de prévenir les esclaves.

- Florain a énormément de pouvoir, ici. Il sait faire entendre ses ordres à quiconque dans le château en moins de cinq minutes.

 

Et la déclaration de Severin achève de plomber l'ambiance. Ils ont tous conscience que l'heure est grave : si Marsylia se moque de l'appui royal, ils sont dans une bien mauvaise posture. Et après tout, si son père était fidèle à la lignée de Calith, qui peut certifier qu'elle n'a pas d'opinion différent ? Pour les paroles de Loundor, ils pourraient voir retirée l'hospitalité offerte. Et dans ce cas, ils devront rentrer à Pieveth, malgré le temps, laissant Severin ici. Et qu'elle leur retire l'hospitalité pourrait être le moindre mal. Si elle a été séduite par des partisans de Lombeth, si elle a des velléités d'indépendance, elle pourrait parfaitement faire usage de la force. Et même s'ils sont sept guerriers, personne ne peut parier sur l'issue d'une bataille entre les gardes, nombreux, du château et les invités. Et même si ce serait folie de sa part, l'accueil qu'ils ont reçu depuis leur arrivée laisse présager le pire. Plus que jamais, la présence du roi au sein d'Iduvief doit rester secrète. Et ils n'ont pas besoin de le dire à voix haute pour en être convaincus : leurs regards alarmés parlent pour eux.

 

 

  

Iezahel dépose le plateau, surchargé de nourriture, sur l'une des malles libres. Il conseille à Severin, qui semble sur le point de vomir à la simple odeur du dîner, de boire l'infusion, à défaut de manger.

Ils dinent en silence, chacun plongé dans ses pensées, réfléchissant aux implications de tout ce qu'ils viennent d'apprendre.

Alors que le plateau est quasi vide, Severin commence à s'agiter. Iezahel reporte aussitôt toute son attention sur lui :

 

- Tu as un souci ?

- Je dois aller voir le mage. Il se poserait trop de questions si je n'y allais pas. Et quand il verra que je n'ai plus la pénitence...

 

Calith répond au regard interrogateur de son amant en hochant la tête et en décrétant :

 

- On vient avec toi.

- Florain m'a arraché mes vêtements dans l'escalier.

- On va t'en trouver, ne t'inquiète pas.

 

Ce n'est même pas envisageable de le faire traverser, une fois encore, les couloirs du château dans le plus simple appareil. La seule chemise de rechange de Iezahel est sous Severin, tâchée de sang. Prêter des vêtements de l'imposant Loundor à l'esclave le transformerait en épouvantail. Reste Calith, qui s'apprête à se proposer, mais contre toute attente, c'est Nyv' qui offre :

 

- J'ai des tenues de rechange, je vais t'en chercher une.

 

L'éclaireur a, en effet, une carrure plus proche de celle, mince, de Severin. Tous opinent, et il ne faut qu'une poignée de minutes à Nyv' pour ramener ses affaires et les tendre à l'esclave. Il se détourne, ainsi que Calith et Loundor, dans une futile tentative pour préserver la pudeur de Severin. Iezahel reste pour l'aider à s'habiller, malgré la douleur.

 

 

 

 

 

C'est une curieuse procession qui s'avance dans le couloir, Loundor en tête, Nyv' soutenant Severin, qui boite comme jamais et s'avance très lentement, puis Calith et Iezahel qui ferment la marche. Ils ne croisent personne et parviennent, non sans mal, jusqu'à l'antre du mage. C'est l'esclave qui heurte timidement le battant de bois, récoltant un :

 

- Entrez, entrez. Je suis à vous dans deux minutes.

 

Ils s'avancent tous à la suite de Severin, et découvrent les lieux, chaudement éclairés d'une dizaine de lanternes. Deux pans de murs sont couverts d'étagères pleines de manuscrits. Dans un coin, une dizaine de fioles sont sagement alignées. Le mage est installé sur un tabouret, penché sur une écritoire, et sa plume gratte furieusement un parchemin. Il jette un coup d'œil très rapide puis dit :

 

- Ah, c'est toi Severin. Enlève ton pantalon, je fais vite.

 

Quand il lâche sa plume, il saute du tabouret et s'essuie les mains tachées d'encre à l'aide d'un tissu, se dirigeant résolument vers l'esclave. Et ce n'est qu'à ce moment-là qu'il remarque la présence des autres. Il se fige, les observe attentivement de son regard doux, sourcils froncés. Loundor gronde :

 

- Nous l'accompagnons.

- Oh, très bien, comme vous le souhaitez.

 

Il est de taille moyenne, des cheveux bruns raides descendant au milieu du dos et retenus par un lien en cuir sur la nuque, et sa frêle carrure le pousse à prendre en compte la menace sourde contenue dans les paroles. Et à ne pas le contrarier. Il est particulièrement jeune, peut-être de l'âge de Calith. Mais il semble bien avoir conscience de la gêne que peut représenter la pénitence, car il se concentre vite sur Severin. Et alors qu'il écarte un pan de la chemise, pour accéder plus facilement à la pénitence, il se fige et murmure :

 

- Oh bon sang. Mais qu'est-ce qu'ils t'ont fait ? Et où est la pénitence ?

- C'est moi qui l'ai enlevée, quand nous avons découvert ce qu'ils lui ont fait subir. Et je m'oppose à ce qu'on la remette.

 

Calith s'avance d'un pas, le visage fermé et brûlant de défi. Le mage fait volte-face et le scrute très attentivement, surpris de se trouver face à quelqu'un qui maîtrise la magie. Mais visiblement, la présence de Severin, frissonnant de peur à ses côtés, est plus importante pour lui. Il lui demande de remonter son pantalon et le fait s'allonger sur un tout petit lit, coincé sous la fenêtre. Le temps que l'esclave s'installe, il déclare :

 

- Avancez, messires, avancez, ne restez pas à la porte. Je n'ai pas de siège pour tout le monde alors... eh ben, faites comme vous pouvez pour vous installer confortablement. Severin, tu permets que je regarde d'un peu plus près ? Et raconte-moi ce qu'il s'est passé, veux-tu ?

 

Severin acquiesce et raconte, en quelques phrases, les évènements de la journée, tandis que le mage, assis sur le rebord du lit, le manipule avec la plus grande délicatesse. Il murmure ensuite des incantations à voix basse, soulageant visiblement l'esclave. Puis il s'élance jusqu'à sa réserve de fioles, fouille dans les pots, et revient avec un petit bocal contenant un onguent, et un sachet d'herbes séchées. Il le confie à Severin, lui conseillant d'en appliquer régulièrement sur les zones douloureuses. Puis, à nouveau assis sur le petit lit, il se tourne vers Calith et déclare :

 

- Je suis Filraen, le mage d'Iduvief. Vous avez bien fait de lui enlever sa pénitence. Je l'aurais fait, s'il était venu me voir directement.

- Il n'était pas en état de venir vous voir. Nous lui avons donné aussi de... euh...

 

Calith, désemparé, jette un regard à Iezahel, qui s'empresse d'expliquer quelle infusion il a donné à Severin, récoltant des hochements de tête approbateurs. Puis Calith reprend :

 

- Nous accompagnons le Général Loundor, ici présent, pour …

- Oui, oui, je sais qui vous êtes. Severin m'a parlé de vous ce matin.

 

Voyant l'air surpris des invités, le mage explique :

 

- Il est venu pour que je lui retire sa pénitence. J'ai tout de suite vu que son dos était douloureux, alors je lui ai demandé de retirer sa chemise. Il n'aurait pas pu nettoyer si soigneusement le milieu de son dos ni les omoplates. Je... enfin, disons que je me sens plus à l'aise dans les soins, classiques ou magiques, que dans la magie plus... offensive. Je soigne régulièrement les esclaves.

- Parce que Ketil refuse de le faire.

- Eh bien... oui, en effet. Et je veux apporter mon savoir pour aider les gens. Ketil est un excellent médecin, que sa longue carrière a doté d'un savoir inestimable. Mais hélas, il le sait très bien, et refuse de gâcher son talent, je le cite, pour soigner de simples asservis. Ce n'est un secret pour personne : nous avons le plus grand mal à nous entendre à cause de cette divergence d'avis. Il refuse de me transmettre son savoir alors que... eh bien, les années s'accumulent pour tout le monde, et tout médecin qu'il soit, il ne sera pas épargné par la mort. Enfin, quoiqu'il en soit, j'ai voulu soigner Severin, mais je me suis vite rendu compte que c'était déjà fait. Alors je l'ai interrogé.

 

Le concerné s'agite sur le lit, jusqu'à trouver une position presque confortable et assure avec véhémence :

 

- Je n'ai trahi aucun secret. Je l'ai juste informé de votre présence ici, parce que Filraen est toujours le dernier au courant. Il est gentil, il ne vous nuira pas. C'est lui qui a soigné mon genou.

 

Cette dernière phrase était sans doute destinée à rassurer les invités, mais ils échangent un long regard : vu le résultat... Severin n'est pas dupe et s'exclame :

 

- Il a fait tout ce qu'il a pu ! Égeas s'est énervé, un jour, parce que je ne trouvais pas un acte de commerce. J'étais perché sur un tabouret, il m'a fait tomber en me retenant la jambe, et m'a roué de coups ensuite. Quand j'ai repris conscience, il était ivre mort sur son fauteuil, et moi... l'os avait déchiré la peau et pointait dehors. Je savais que malgré ça, Ketil ne me soignerait pas, et que Florain me donnerait des bouts de tissus et des onguents pour que je me débrouille tout seul. Alors je me suis traîné comme j'ai pu pour aller voir Filraen. Il a lancé un sort, je ne sentais plus du tout ma jambe. Et il a remis l'os à sa place, a recousu la plaie, et l'a bandée serrée pour que ça ne bouge plus. Il a accéléré autant que possible la guérison, mais il n'a pu me garder qu'une journée avec lui. Ensuite, j'ai dû retourner au travail, et … c'est pour ça que je boite maintenant. Mais Filraen a fait tout ce qu'il pouvait pour moi, alors qu'il n'était pas du tout obligé de le faire.

 

Les explications les glacent. Nyv', resté près de la porte, frissonne et grimace en imaginant ce qu'a pu ressentir l'esclave. Iezahel, lui, écoute, les yeux rivés au sol, tandis que Calith, installé sur le tabouret du mage, regarde d'un œil nouveau Filraen. Loundor se résout à poser la question qui le hante depuis leur arrivée, maintenant qu'ils sont en présence d'une personne agréable :

 

- Je ne comprends pas. Ketil, Florain, Egéas. Je connaissais Artéus, et je ne comprends pas comment il a pu s'entourer de gens pareil, et accepter un tel comportement.

- Oh, la raison est simple.

 

Filraen se lève vivement, et va chercher, dans un meuble bas, une bouteille et des chopes pour tous. Puis il les remplit toutes, avant de les distribuer en annonçant :

 

- C'est de l'hydromel. Le meilleur qu'on puisse trouver. Je m'assure toujours d'en avoir assez pour affronter l'hiver.

 

La boisson est délicieuse, et tous le complimentent à ce sujet. Satisfait, il va s'asseoir avec un petit sourire et poursuit :

 

- Artéus s'entourait de gens qu'il estimait. Ketil, par exemple, a assisté la mère d'Artéus lors de son accouchement. Il l'a soignée, plus tard, lorsqu'elle est tombée gravement malade, et c'est lui qui l'a sauvée. Il a assisté l'accouchement de la femme d'Artéus, donnant naissance à Marsylia. Il l'a empêchée de mourir en couches, et grâce à lui, le Seigneur a pu vivre une dizaine d'années de plus avec sa femme. Ketil est un homme dévoué, qui ne rechigne pas à se lever au beau milieu de la nuit pour aller soigner les gens. Et c'est ça, qu'Artéus voyait. Pas le fait qu'il refuse de s'occuper des esclaves, ni qu'il se comporte comme un malotru avec quiconque indigne de ses talents.

 

Le mage savoure une gorgée d'hydromel avant de poursuivre :

 

- Égeas était à ses côtés, quand il a hérité du fief. Il l'a toujours soutenu, aidé, et il a réussi à arranger bon nombre de situations grâce à ces talents diplomatiques et ses capacités à contourner les problèmes et trouver des solutions. Il y a une dizaine d'année, Égeas a perdu la femme qu'il aimait, alors qu'elle accouchait de leur premier enfant. C'est depuis ce jour-là qu'il boit, de plus en plus, pour oublier. Artéus le savait, tentait de lui venir en aide, même s'il ne pouvait pas faire grand-chose. Artéus avait un sens de l'amitié très poussé, et tant qu'il estimait que les services rendus étaient plus importants que les défauts des hommes, alors il gardait ces hommes auprès de lui. Nous nous sommes rencontrés au bord d'une route, alors que l'un de ses gardes était tombé, suite à l'emballement de son cheval. L'homme était sérieusement blessé et moi, j'arrivais sur cette route, je pensais rejoindre Pieveth pour offrir mes maigres services. Je me suis arrêté, j'ai soulagé les douleurs du garde, leur permettant de rentrer ici. Artéus a tenu à ce que je les accompagne, il voulait m'offrir son hospitalité quelques jours, le temps que je me repose avant de repartir. Sauf que je n'en suis jamais reparti. Je sais que beaucoup, ici, me considèrent avec mépris. Je ne suis pas porté sur la magie offensive : les sorts, comme celui de la pénitence, je ne les utilise que contraint et forcé. Je n'aime pas la magie qui blesse les autres, c'est sans doute pour cette raison que je suis si peu doué. Artéus a dédaigné les offres de mages bien plus talentueux que moi pour me convaincre de rester, sachant très bien que j'étais un mage guérisseur. Simplement parce que j'avais soigné un homme, sans négocier mes tarifs avant, et sans me soucier de son rang.

 

Filraen secoue doucement la tête, termine son verre, et avoue :

 

- Je parle beaucoup, désolé. Severin l'a dit, à sa manière : je ne suis pas très apprécié ici et j'ai rarement de la visite. Pour la plupart, je ne suis qu'un pique-assiette, qui fait double emploi avec Ketil, et qui est incapable de déchaîner des feux infernaux sur d'éventuels ennemis. Ils me tolèrent, parce qu'Artéus me voulait. Maintenant qu'il n'est plus là... Je ne sais pas combien de temps je vais rester, encore. Ou plutôt, j'ignore combien de temps Marsylia acceptera ma présence ici. Je repartirai peut-être, reprendre ce voyage insensé pour aller à Pieveth. Mais il paraît que l'héritier est un mage-guerrier, alors ça m'étonnerait qu'il ait besoin de moi.

 

Il redresse soudain la tête, et plante son regard doux dans celui du Général. Et d'une voix vibrante d'espoir, il demande :

 

- Vous savez, vous, s'il y a des mages à la cour ?

- A part le responsable des esclaves, qui maîtrise juste assez de sorts pour les délivrer de leur anneau, personne d'autre que le roi ne pratique de magie à Pieveth.

- Personne ne s'est présenté pour offrir ses services ?

- Pas à ma connaissance. De ce que j'en sais, la plupart des mages ont fui Pieveth pendant le règne de l'Imposteur, et ils ont maintenant une place trop intéressante pour revenir ici. Et je ne crois pas que le roi cherche spécialement de mage.

- Oh. Dommage. Enfin, de toute façon, je ne me voyais pas laisser Severin et les autres esclaves dans cette situation.

- Mais si vous changez d'avis, je suis convaincu que le roi saura examiner votre offre avec attention.

 

La déclaration de Calith fait sursauter le mage, qui ne s'attendait pas à l'entendre presque contredire le Général. Severin s'agite, mal à l'aise, sur le petit lit. Il aurait beaucoup à perdre, lui, si Filraen quittait Iduvief.

 

- Je suis navré d'avoir tant parlé, et de vous avoir importuné avec mes histoires. Et je vous remercie pour cette information : un jour, mes pas me conduiront peut-être à Pieveth, qui sait ?

- Ne vous inquiétez pas : vous êtes le premier à nous accueillir ici. Et cette discussion fut très plaisante, quoique vous en pensiez.

- Merci. Severin ? Où penses-tu dormir, cette nuit ? Tu peux rester ici, si tu veux.

 

Calith saute en bas du tabouret, et après un regard rapide à Loundor, déclare :

 

- Il va dormir avec nous. Florain essaie de le récupérer. Il n'osera rien faire, tant qu'il est avec nous. Mais si il dort ici, Florain le saura, et vous ne serez pas en position de lui refuser quoi que ce soit.

- Ça me mettrait dans une position délicate, en effet. Et vous avez raison, Severin sera bien plus en sécurité avec vous. Merci de prendre soin de lui. Ah, par contre, Severin, dès que tu iras mieux, je serai obligé de te remettre ton anneau.

 

Le concerné acquiesce, résigné. Après de nombreux remerciements et salutations, Filraen va ranger la pénitence qu'il a récupéré, tandis que Calith et les autres regagnent leur chambre.